Il crée sa boîte en Charente dans son garage. Trois ans plus tard, les marques de luxe internationales veulent travailler avec lui.

DAMIEN BEAULANDE

Fondateur de H CUSTOM

L’air jovial, il vous reçoit en souriant, détendu, et vous propose un Coca en arrivant dans son atelier aux allures de studio de création et de garage « west coast ». Cet entrepreneur charentais est un pur Millennial, à la fois bercé par les Lego® et inspiré par YouTube®. Découvrez comment Damien Beaulande est passé des tests dans son garage aux contrats avec les ténors du luxe, voire de l’ultraluxe, en seulement trois ans.

L’entrepreneur charentais : Damien, peux-tu te présenter et nous faire part de ton parcours, en commençant par ton enfance ? 

Damien Beaulande : Je suis né à Paris dans le 16e arrondissement, il y a 31 ans. Enfant, j’étais touche-à-tout, comme maintenant. Avec mon frère aîné, on était sans arrêt en train de bricoler. Le monde des Lego®, des K’NEX®… c’était énorme ! Et on regardait beaucoup de séries télévisées avec de la customisation, de la peinture…

Avec mes amis de l’époque, on discutait et on rigolait beaucoup, même en classe… Je n’étais pas le premier de la classe, ni le dernier. Je n’étais pas un cancre, mais disons que si je n’étais pas là on rigolait moins (rires). On s’amusait bien.

“Enfant, j’étais touche-à-tout, comme maintenant.”

Mon père était chef cuisinier privé du P.-D.G. de Danone, et ma mère était styliste modéliste dans l’habillement. Lassés de la vie parisienne, ils ont voulu changer du jour au lendemain. On a donc quitté Paris, passé une année scolaire à Tours, pour finalement trouver une ferme en Corrèze dans le centre de la France. J’avais 14 ans. J’y ai passé ma 6e et ma 5e avant d’aller à Aurillac pour un BEP MPMI (Conception de produits industriels). On concevait des pièces sur des machines-outils. Ça ne m’a pas vraiment plu. Je n’aimais pas du tout le côté « presse-bouton ». Par contre, le dessin industriel me plaisait beaucoup. C’est à l’âge de 20 ans que je suis arrivé en Charente. Pendant que mes parents s’occupaient de leur ferme, je poursuivais mes études dans le dessin industriel. Bac pro, puis BTS au CIFOP, où ça s’est très bien passé. J’ai cumulé plusieurs emplois dans ce domaine. Mais il y avait peu d’opportunités. J’ai donc enchaîné les postes en intérim. Un jour, je suis arrivé dans une entreprise qui me lançait toujours sur des projets que personne ne voulait faire. J’aimais bien ça. Après un an et demi, à la fin de mon contrat d’intérim, ils m’ont proposé un CDI. Là, je me suis demandé si je voulais poursuivre dans cette voie. Je voyais mes collègues qui étaient là depuis X temps, faisant toujours pareil, des murs, de la ventilation… Ce n’était pas « fou ». Ce n’était pas ce que je voulais faire toute la journée. J’ai refusé le CDI pour faire autre chose. J’avais 26 ans.

 


E.C. : Parle-nous de ton entreprise actuelle. Que proposes-tu ? Et d’où t’est venue cette idée ?

D.B. : H CUSTOM est née en 2014. Nous créons et appliquons des textures et des revêtements sur tous supports, sous forme de peinture, à l’aide d’un procédé très spécifique, délicat et assez rare en France, que l’on nomme hydrotransfert. Grâce à ce procédé, on peut faire des trucs vraiment extravagants. Ça a d’ailleurs été l’élément déclencheur pour moi qui suis passionné de design, de moto et de voiture.

Vous allez peut-être rire si je vous raconte l’origine. En fait, j’ai créé ma boîte après avoir vu des vidéos sur YouTube®. Voici comment tout a commencé. Une nuit, alors que je n’arrivais pas à dormir, je suis tombé sur une vidéo où un mec trempait une jante. C’était magique, ce truc ! Cinq mois plus tard, je revoyais une vidéo dans le même style avec un nombre de vues et de commentaires incroyable. Je me suis mis à chercher de l’information partout. J’ai acheté des kits sur Internet, que je testais dans mon garage. Je trouvais ça très moche ! Ce que je faisais avec ces kits était affreux. Je suis assez obstiné, j’aime bien comprendre les trucs. J’ai donc persévéré. Il m’a fallu au moins un an pour trouver le procédé. Mais ce n’était pas encore « super bien ». Pour passer à l’étape supérieure et sortir de l’amusement, il fallait que j’achète du matériel. D’ailleurs, à cette époque, j’étais encore salarié en intérim.

J’ai décidé de me lancer à corps perdu dans ce procédé. Voyant que je plafonnais, je suis allé en France et même à l’étranger pour faire des stages. Toute la journée, j’avais le sourire aux lèvres. À chaque fois que je trempais une pièce, je me disais : « Wow. C’est énorme. » Pour moi, c’était tellement magique.

 

E.C. : Raconte-nous tes débuts. Facile ? Compliqué ?

D.B. : Avant de me lancer, j’ai demandé à des amis et à des professionnels si cela les intéressait. J’ai eu de très bons retours. Cela m’a encouragé. J’ai passé beaucoup de temps à perfectionner le procédé. Et pendant ce temps-là, il fallait que je gagne ma vie. En parallèle, j’aidais donc mon frère à rénover un immeuble qu’il avait acheté à côté d’Angoulême. J’en ai profité pour m’installer en tant qu’auto-entrepreneur dans la rénovation de l’habitat. Je m’y suis consacré durant un an et demi. Cette expérience m’a permis d’apprendre à gérer une entreprise, l’administratif et à me gérer moi-même, sans aucune personne au-dessus de moi. Pas facile, d’ailleurs. Cela me permettait de gagner un peu d’argent pour vivre tout en me consacrant à mon activité de customisation que je lançais.

J’ai débuté dans d’anciens locaux prêtés par mon frère. Je travaillais avec un seul bac, dans une pièce sans ventilation, sans chauffage… C’était vraiment la bidouille. Mes premiers clients, c’étaient des amis qui avaient déjà vu ce procédé. J’étais le seul à proposer cette technique assez spéciale. Ils m’ont donc fait faire des entourages de boutons, des prises électriques, etc. Ils ont trouvé ça terrible et en ont parlé autour d’eux. De fil en aiguille, j’ai pu obtenir des commandes pour des pièces de motos, pour des jantes.

Comme tout entrepreneur qui se lance, je faisais tout de A à Z. Le client était très content. Mais je me suis rendu compte que je mettais trop de temps. Financièrement, ce n’était pas viable. Bref. Ça n’a pas été simple.

 

« S’il y a une problématique qui se présente, je sais qu’il y a forcément une solution. »

 

E.C. : Quels sont les trois plus gros défis auxquels tu as dû faire face en créant ta boîte ?

D.B. : Durant les deux premières années, il y a eu beaucoup de hauts et de bas. C’était un peu les montagnes russes. Ça a même été assez chaud à certains moments. Quand t’es tout seul, sans savoir si tu auras des pièces à faire la semaine suivante, et que tu te demandes si tu réussiras à payer le loyer à la fin du mois, ce n’est pas facile à gérer. La vie d’un patron, quoi ! Je suis passé par d’énormes doutes. Ça ne se développait pas comme je le voulais.

Un autre gros obstacle : lorsque j’ai essayé d’autres procédés pour passer un cap techniquement. J’ai réalisé plein de tests, mais ça n’allait pas du tout. Je trempais une pièce mais ça ne tenait pas, les finitions ne me convenaient pas… À un moment, j’ai eu peur d’avoir créé une entreprise sur un procédé que je ne savais pas gérer.

Le troisième obstacle qui me vient à l’esprit se rapporte à l’embauche. Je n’ai pas l’expérience des grosses boîtes. Je ne sais pas ce qu’est le management. Je me demandais si je pouvais déléguer mon travail à quelqu’un que je ne connaissais pas, comment j’allais gérer mes salariés, comment j’allais m’en sortir… Au final, mon premier recrutement est arrivé beaucoup plus tard que prévu. Et puis, ce qui me faisait peur dans le fait d’embaucher quelqu’un, c’étaient les charges que ça représentait, alors que je n’arrivais déjà pas à me verser de salaire deux ans après la création de mon entreprise.

 

“Comme tout entrepreneur qui se lance, je faisais tout de A à Z.”

E.C. : Et comment les as-tu remportés ces défis ? Quelles ont été tes solutions ?

D.B. : S’agissant du développement, j’en ai parlé à ma famille, à mon frère diplômé en école de commerce, qui avait monté une société un an avant moi. On a fait un plan de vente et on a travaillé sur le plan commercial. J’ai également investi dans des salons professionnels. Cela m’a vraiment aidé à développer mon entreprise. J’ai fait des meetings tuning au début pour me faire la main. Ce n’était pas très cher. Ensuite, j’ai attaqué plus gros. Par exemple, sur un salon comme les 24 Heures du Mans où t’es à 7 000 euros le week-end, t’as pas intérêt à te tromper !

“Un jour, j’ai reçu un appel qui a changé mon entreprise.”

Côté technique, le problème était tel que j’avais même arrêté de prendre des clients, par crainte de rater leurs pièces. Remarque, je n’en avais pas beaucoup… c’était facile (rires). Je me suis posé, puis j’ai repris toutes mes bases. Je suis reparti de zéro. J’ai fait des tests et des expérimentations. J’ai des cahiers entiers de dessins et d’essais, et finalement, quand j’ai trouvé ma bonne recette, ça allait mieux. Ce travail de recherche et de développement a duré au moins 6 mois !

Côté recrutement, je n’ai pas eu le choix. Un jour, j’ai reçu un appel qui a changé mon entreprise. Seul, je plafonnais et je n’aurais jamais pu m’en sortir. Il fallait que je recrute rapidement.

 

E.C. : Justement, parle-nous de cet appel providentiel.

D.B. : En réalité, il y a eu plusieurs trucs un peu dingues qui se sont produits. Je vais vous raconter. Un jour, je reçois un appel. Une boîte sur Paris qui conçoit la décoration pour des magasins. Ils cherchaient une technique similaire à la nôtre pour donner des textures sur des présentoirs de meubles de magasin. Ils ont beaucoup cherché en France et à l’étranger et ils sont tombés sur mes photos de bouteilles, de voitures sur Internet… On a fait des tests et des prototypes toutes les semaines pendant six mois. Ça a représenté beaucoup de travail de recherche. Il s’agissait de créer la pièce la plus compliquée du magasin à décorer. Et puis, on a réussi. On a gagné ! C’était pour décorer tout le mobilier du magasin Louis Vuitton de Saint-Germain-des-Prés ! Il a fallu que je m’organise très vite pour faire face à la commande.

D’ailleurs, pour l’anecdote, on était à 300 % sur ce chantier qui a duré six mois. Une fois terminé, on a subi un contrecoup. L’activité a baissé d’un coup et je n’avais pas anticipé. Nouveau gros passage de doutes. Je ne savais pas trop où j’allais. Je me suis à nouveau relevé les manches sur le terrain commercial pour rebondir.

Et depuis six mois, on a des demandes pour du luxe et de l’ultraluxe. Par exemple, nous sommes en train de préparer des supports de montres dont la valeur sera comprise entre 500 000 et 1 million d’euros. On a également eu la chance de travailler sur un projet de bouteilles splendides pour Dom Pérignon. Aujourd’hui, nous sommes en plein développement et j’ai pu recruter quatre personnes.

 


E.C. : Si tu devais donner deux conseils à des personnes qui envisageraient de créer leur boîte, que leur dirais-tu ?

D.B. : Je commencerais par leur conseiller de se lancer avec un procédé bien maîtrisé, pour éviter les erreurs que j’ai commises au début. De manière plus générale, et quel que soit le métier, il faut savoir régler un problème en connaissant sur le bout des doigts son activité.

Autre conseil : ne pas avoir peur de déléguer, même si ça peut parfois être compliqué. Déléguer est important. La personne sera même parfois plus performante que nous… Et puis, ne pouvant être bon partout, lancer une société tout seul est vraiment compliqué.

 

E.C. : Pour conclure, quel proverbe ou citation te donne de l’élan ?

D.B. : Je me le suis encore dit tout à l’heure : « Il n’y a pas de hasard. » Il n’y a pas de hasard si je rate une pièce et que je dois la refaire. Il n’y a pas non plus de hasard si j’ai tant galéré, tout seul, à en pleurer parfois parce que je n’avais pas assez de boulot, me voyant aller droit dans le mur. Et il n’y a pas non plus de hasard quand on t’appelle pour travailler pour Louis Vuitton.

Laisser un commentaire