Interview de Laëtitia Porte, cogérante de la société 2L Marchesson en Charente

Benjamin Ribano

BR : Bonjour Laëtitia, vous êtes une entrepreneuse Charentaise. Pouvez-vous nous raconter l’histoire de votre entreprise ?

LP : L’entreprise a été créée en 1971 par notre père, plombier/chauffagiste/zingueur de métier. Il a commencé à travailler seul, puis a employé une personne, avant de développer son activité vers la couverture. C’est en 1987 qu’il s’installe dans un nouveau local (où nous sommes toujours d’ailleurs !), en élargissant sa clientèle et en se positionnant aussi bien sur la marché du « neuf » que sur le marché de la « rénovation ». En 1995, j’intègre l’entreprise en qualité de secrétaire et mon frère nous rejoint en 1998 après avoir découvert l’envers du décor du bâtiment (il a ainsi travaillé chez des CMISTES, chez des marchands de matériaux…).

C’est ensuite à partir de 2003 que nous avons commencé à travailler sur la reprise de l’entreprise, et ce, en collaboration avec tous nos partenaires. Ce fut un parcours difficile et atypique car nous étions deux repreneurs, frère et sœur, et qu’une donation n’était pas possible. Le juriste et le notaire, en charge de notre dossier, ont longuement travaillé pour trouver la solution idéale de reprise et nous n’avons été certains de cette procédure que le jour même de la signature (le CRIDON de Paris n’a validé notre projet que le matin même de la signature des actes !).

C’est finalement le 1er Juillet 2005 que nous sommes devenus officiellement co-dirigeants, mon frère et moi !

BR : Quelles ont été les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face dans votre parcours d’entrepreneuse ? Et comment y avez-vous fait face ?

LP : La première fut naturellement liée au fait que je sois une femme !  Travailler dans le monde du « bâtiment » alors que vous êtes une femme, vous donne droit aux blagues douteuses, aux regards soit sous-entendus, soit « toisant », aux interrogations sur les choix de notre branche professionnelle, aux « questions pièges » pour savoir si vous maitrisez bien votre job (et surtout pour pouvoir vous rabaisser si vous commettez une erreur)… Mais, finalement, avec le temps, j’ai réussi, non pas à faire mes preuves car j’estime que je n’avais rien à prouver, mais à me faire accepter et respecter. Certains clients sont encore surpris de voir arriver une femme pour faire un relevé de couverture, mais au final, tout se passe toujours très bien et les hommes avouent que le contact est plus simple, que les explications sont moins techniques, mieux expliquées, que la confiance est plus naturelle. Quant aux femmes, elles sont encore plus ravies car elles ont, en face d’elles, une personne capable de comprendre leurs attentes et leurs inquiétudes face aux travaux envisagés !

La seconde est également liée au fait d’être femme, mais cette fois-ci, au sein de l’entreprise même. Car il fallait que je me positionne en tant que « patron » ! Les hommes ont parfois du mal à être dirigés par une femme ! J’ai donc cherché à baser les relations employeurs/employés sur la confiance et les responsabilités mutuelles : je ne cache rien des commentaires de clients, qu’ils soient positifs ou négatifs (je pense que cela nous permet de nous améliorer) ; j’organise régulièrement des petites réunions pour rappeler les règles de l’entreprise sans jamais terminer sans un petit moment conviviale ; je n’hésite pas à faire de petites visites surprise sur les chantiers (ils savent que je passe régulièrement mais ils ne savent jamais quand) pour faire le point sur le chantier proprement dit, sur l’avancement, sur les problèmes éventuels de gestion du chantier, sur les relations avec le client ; je n’hésite pas non plus à reconnaître mes éventuelles erreurs, tout comme les employés n’ont pas « peur » de me dire qu’il y a tel ou tel problème lié à leur responsabilité…

Enfin, la plus grande difficulté pour moi fut celle d’assumer de façon officielle toutes les responsabilités liées au statut de chef d’entreprise ! Malgré l’expérience acquise sur 10 ans, l’appréhension fut énorme lorsque j’ai pris conscience d’avoir 10 personnes à « protéger ». Heureusement que nous sommes deux gérants, cela nous permet d’échanger, de se soutenir, de se rassurer mutuellement. Je reconnais ici qu’une formation de management m’aurait certainement permis de mieux appréhender toutes les responsabilités réelles d’une gérante ! Toutefois, j’ai « surmonté » cette difficulté osant frapper aux portes lorsque je ne savais pas !!!

BR : Comment avez-vous appris le métier d’entrepreneur ? Avez-vous suivi des formations ?

LP : Mon parcours est totalement atypique car je me destinais à des études de droit ; études que j’ai abandonnées pour différente raisons, au bout de deux ans. C’est alors que mon père m’a proposé de rentrer dans l’entreprise en tant que secrétaire. Cela m’a permis de me familiariser avec le vocabulaire lié aux activités, de découvrir les différentes technicités, de gérer des commandes, des stocks ou des chantiers, de faire du commercial par téléphone… Puis je me suis intéressée à la comptabilité et principalement aux enregistrements d’écritures, à la fiscalité, au social et surtout aux « payes ». Bref, j’ai tout appris sur le terrain, sauf pour les payes, pour lesquelles d’ailleurs je suis une formation tous les ans tant c’est complexe ! C’est finalement en 2005 que j’ai étendu « ma formation » vers le « commercial », puisqu’en plus de mon poste « administratif », j’ai pris en charge les activités couverture et zinguerie. J’assistais depuis plus d’un an mon père lors des rendez-vous chez les clients et une fois seule, j’ai continué à acquérir les connaissances en me déplaçant avec le plus ancien des employés pendant encore une année !! Je n’ai don fait aucune étude, j’ai tout découvert et appris sur le terrain !!

BR : Quels conseils donneriez-vous à un entrepreneur qui envisage de reprendre une entreprise ?

LP : Il faut avant tout être motivé, avoir réellement envie de gérer une entreprise et avoir conscience que c’est parfois difficile. Même si pour mon frère et moi, le contexte est particulier, car nous avons repris une entreprise que nous connaissions depuis notre enfance, on se pose beaucoup de questions lors d’une reprise car l’enjeu est très important. Nous avons sous notre responsabilité 10 salariés (donc 10 foyers à soutenir !!), des fournisseurs à rassurer, des clients à satisfaire… Ensuite, il ne faut pas avoir peur de s’entourer de personnes compétentes pour l’étude et le montage de la reprise. Nous avons travaillé 18 mois sur notre dossier, en collaboration avec un juriste, un notaire, un comptable, et deux banques. Toutes les questions ont été posées en amont.

Il faut ensuite « impliquer » le personnel déjà en place : il ne faut pas avoir peur de leur exposer les procédures mises en place, de leur expliquer que l’on ne va tout révolutionner mais essayer ensemble de développer l’entreprise (surtout dans des cas comme nous où l’entreprise avait déjà plus de 30 ans et que les méthodes de travail et de gestions étaient plus ou moins encore à l’ancienne » !). Il en va de même pour les partenaires extérieurs à l’entreprise : il faut travailler avec eux en amont de la reprise effective, car même s’ils nous connaissent, il y a toujours des craintes de leurs parts. Enfin il ne faut pas reprendre une entreprise pour dire « j’ai repris une entreprise » ! Il faut avoir un minimum de connaissances sur l’histoire de l’entreprise, un minimum de connaissances techniques selon les activités de l’entreprise, un minimum de connaissances en gestion du personnel, et surtout de bonnes bases en gestion pure.

BR : Pour conclure Laëtitia, avez-vous une maxime, un proverbe qui vous donne de l’élan ?

LP : Je n’ai pas réellement de maxime mais plutôt une philosophie de mon métier ! Je ne sais pas si elle est réellement valable mais …! Pour moi, les employeurs sans les employés et les employés sans les employeurs, c’est une entreprise qui n’existe pas ! Les uns sans les autres, l’entreprise est vide ! Alors pour que l’entreprise vive, il faut que chacun fasse son travail correctement, selon ses propres responsabilités, avec un maximum de confiance mutuelle. Ainsi, ce n’est pas une entreprise mais “Notre Entreprise”, dans laquelle l’employeur est le seul à avoir le pouvoir de trancher quand une décision est à prendre, même si ce n’est pas toujours facile ! Si je ne fais pas mon travail, il n’y aura pas de chantiers, s’il n’y a pas de chantiers, il n’y a pas de salaires… Si les chantiers sont mal réalisés, les clients ne paieront pas, il n’y aura pas de salaires non plus, etc… Dans une petite structure comme la notre, il faut savoir reconnaître que tous les postes sont importants et que chacun doit tenir son rôle au mieux pour faire vivre l’entreprise !

BR : Merci Laëtitia pour ce partage d’expérience. Et bravo pour votre parcours et la façon dont vous appréhender le métier d’entrepreneur !

Vouc souhaitez en savoir plus sur l’entreprise de Laëtitia Porte ? Je vous invite à visiter son site en cliquant sur le lien :  2L Marchesson

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